L’encyclopédie du savoir Relatif et Absolu … par Bernard Werber ! ! !

L’importance du biographe :

L’important n’est pas ce qui a été accompli mais ce qu’en rapporteront les biographes. Un exemple : la découverte de l’Amérique. Elle n’est pas le fait de Christophe Colomb ( sinon elle se serait appelée la Colombie ), mais d’Amérigo Vespucci.

De son vivant, Christophe Colomb était considéré comme un raté. Il a traversé un océan dans le but d’atteindre un continent qu’il n’a pas trouvé. Il a certes débarqué à Cuba, Saint-Domingue et dans plusieurs autres îles des Caraïbes, mais il n’a pas pensé à chercher plus au nord. Chaque fois qu’il rentrait en Espagne avec ses perroquets, ses tomates, son maïs et son chocolat, la reine l’interrogeait :  » Alors, vous avez trouvé les Indes ?  » et il répondait  » Bientôt, bientôt « . Finalement elle lui a coupé les crédits et il a abouti en prison après avoir été accusé de malversations.

Mais alors pourquoi connaît-on tout de la vie de Colomb et rien de celle de Vespucci ? Pourquoi n’enseigne-t-on pas dans les écoles :  » découverte de l’Amérique par Amérigo Vespucci  » ? Tout simplement parce que le second n’avait pas de biographe tandis  que le premier en a eu un. En effet, le fils de Christophe Colomb s’est dit :  » C’est mon père qui a fait l’essentiel du boulot, il mérite d’être reconnu « , et il s’est attelé à un livre sur la vie de son père.

Les générations futures se moquent des exploits réels, seul compte le talent du biographe qui les relate. Amérigo Vespucci n’a peut-être pas eu de fils ou alors celui-ci n’a pas jugé bon d’immortaliser les prouesses paternelles.

D’autres événements n’ont survécu que par la volonté d’un seul ou de quelques-uns de les rendre historiques. Qui connaîtrait Socrate sans Platon ? Jésus sans les Apôtres ? Et Jeanne d’Arc, réinventée par Michelet pour donner aux Français la volonté de brouter dehors le Prussien envahisseur ? Henri IV ? Médiatisé par Louis XIV pour se doter d’une légitimité.

Avis aux grands de ce monde : peu importe ce que vous accomplirez, la seule façon de vous inscrire dans l’Histoire, c’est de vous trouver un bon biographe.

 

Transgresseur :

La société a besoin de transgresseurs. Elle établit des lois afin qu’elles soient dépassées. Si tout un chacun respecte les règles en vigueur et se plie aux normes : scolarité normale, travail normal, c’est toute la société qui se retrouve  » normale  » et qui stagne. Sitôt décelés, les transgresseurs sont dénoncés et exclus, mais plus la société évolue et plus elle se doit de générer discrètement le venin qui la contraindra à  développer ses anticorps. Elle apprendra ainsi à sauter de plus en plus haut les obstacles qui se présenteront. Bien que nécessaires, les transgresseurs sont pourtant sacrifiés. Ils sont régulièrement attaqués, conspués pour que, plus tard, d’autres individus  » intermédiaires par rapport aux normaux  » et qu’on pourrait qualifier de  » pseudo-transgresseurs  » puissent reproduire les mêmes transgressions, mais cette fois adoucies, digérées, codifiées, désamorcées. Ce sont eux qui alors récolteront les fruits de l’invention de la transgression.

Mais ne nous trompons pas. Même si ce sont les  » pseudo-transgresseurs  » qui deviendront célèbres, ils n’auront eu pour seul talent que d’avoir su récupérer les premiers véritables transgresseurs. Ces derniers, quant à eux, seront oubliés et mourront convaincus d’avoir été précurseurs et incompris.

 

La conjuration des imbéciles :

En 1969, John Kennedy Toole, écrit un roman, La conjuration des imbéciles. Le titre s’inspire d’une phrase de Jonathan Swift :  » Quand un génie véritable apparaît en ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui « .

Swift ne croyait pas si bien dire. Après avoir vainement cherché un éditeur, à trente-deux ans, écoeuré et las, Toole choisit de se suicider. Sa mère découvre le corps de son fils, son manuscrit à ses pieds. Elle le lit, et estime injuste que son fils ne soit pas reconnu. Elle se rend chez un éditeur et assiège son bureau. Elle en bloque l’entrée de son corps obèse, mangeant sandwich sur sandwich et obligeant l’éditeur à l’enjamber péniblement chaque fois qu’il gagne ou quitte son lieu de travail. Il est convaincu que ce manège ne durera pas longtemps mais Mme Toole tient bon. Face à tant d’opiniâtreté, l’éditeur cède et consent à lire le manuscrit tout en avertissant que, s’il le juge mauvais, il ne le publiera pas. Il le lit. Trouve le texte excellent. Le publie. Et La conjuration des imbéciles remporte le prix Pulitzer. L’histoire ne s’arrête pas là. Un an plus tard, l’éditeur publie un nouveau roman signé John Kennedy Toole, La bible de néon, d’où sera d’ailleurs tiré un film. Un troisième roman paraît encore l’année suivante.

Je me suis demandé comment un homme mort de contrariété parce qu’il ne parvenait pas à faire publier son unique roman continuer à produire par-delà la tombe. En fait, l’éditeur se reprochait tellement de ne pas avoir découvert John Kennedy Toole de son vivant qu’il avait fait main basse sur les tiroirs de son bureau et publiait tout ce qu’il pouvait y trouver, nouvelles et même rédactions scolaires.

 

Courage des saumons :

Dès leur naissance, les saumons savent qu’ils ont un long périple à accomplir. Ils quittent leur ruisseau natal et descendent jusqu’à l’océan. Arrivés à la mer, ces poissons d’eau douce tempérée modifient leur respiration afin de supporter l’eau froide salée. Ils se gavent de nourriture pour renforcer leurs muscles. Puis comme répondant à un mystérieux appel, les saumons décident de revenir. Ils parcourent l’océan, retrouvent l’embouchure du fleuve qui mène à la rivière où ils sont nés.

Comment se repèrent-ils dans l’océan ? Nul ne le sait. Les saumons sont sans doute dotés d’un odorat très fin leur permettant de détecter dans l’eau de mer le goût d’une molécule issue de leur eau douce natale, à moins qu’ils ne se repèrent dans l’espace à l’aide des champs magnétiques terrestres. Cette seconde hypothèse semble moins probable car on a constaté au Canada que les saumons se trompent de rivière quand l’eau est devenue trop polluée.

Lorsqu’ils croient avoir retrouvé leur cours d’eau d’origine, les saumons entreprennent d’aller le plus loin possible vers la source. L’épreuve est terrible. Pendant plusieurs semaines ils vont lutter contre de violents courants inverses, sauter pour affronter les cascades ( un saumon est capable de bondir jusqu’à trois mètres de haut ), résister aux attaques des prédateurs : brochets, loutres, ours ou humains pêcheurs. Ce sera l’hécatombe. Parfois des saumons se retrouvent bloqués par des barrages construits après leur départ.

La plupart des saumons mourront en route. Les rescapés qui parviendront enfin dans leur rivière d’origine la transformeront en lac d’amour. Tout épuisés et amaigris, ils ébattront pour se reproduire avec les saumones survivantes dans la frayère. Leur dernière énergie leur servira à défendre leurs oeufs. Puis, lorsque de ceux-ci sortiront de petits saumons prêts à renouveler l’aventure, les parents se laisseront mourir.

Il arrive que certains conservent suffisament de forces pour revenir vivants dans l’océan et entamer une seconde fois le grand voyage.

 


Un commentaire

  1. Syou Plé dit :

    L’importance du biographe :

    Excellent tout ce que je lis là, même bien plus qu’excellent, mais je ne trouve les mots.

    Quelqu’un qui se dit grand est un homme vantard. Non ! Si vous voulez parraître grand, éblouissez au moins une personne qui sera digne d’être comprise et prise au sérieux quand elle parlera de vous.

    Nul ne saurait tirer d’avantage à faire sa propre éloge, comme le dit si bien ce texte, si vous voulez être considéré à votre juste valeur, raconté, expliqué, mais, pas seulement à vos proches ( famille ) mais aussi dans un endroit qui perdura même après votre mort, car aujourd’hui comme hier, il est si dangereux de parler de soi en trop bon terme, non. Soyons humble dans nos aveux, mais faisons en sorte que d’autres remarquent notre génie, afin, les aveux seront d’eux, espérons qu’ils seront entendu.

    Transgresseur :

    Le transgresseur ne sera pas reconnu, car il utilise des propos insensé, incohérent même. Ceci n’est que logique car il sait et dit ce que d’autres n’ont même pas osé s’imaginer.

    Si un homme débarquait et disait : Mais non ! Vous vous trompez, les Hommes ont été conçu pour être avec les hommes et les femmes avec les femmes. Seulement, les Hommes sont là pour l’acte sexuel avec la femme, la donation, mais nullement pour vivre avec le sexe inverse, la preuve, les hommes se comprennent et les femmes entre elles aussi. Que voulez-vous comme meilleure preuve ?

    Alors qu’en dites-vous ?

    La conjuration des imbéciles :

    Triste comme texte et à la fois révoltant. N’avez-vous jamais ressenti cette douleur de frustration qui est celle d’être le seul à vous voir tel que vous êtes et à connaître vos capacités dans tel ou tel domaine, incapable de les reproduire face aux autres ?

    Histoire magnifique. Merci à sa mère, merci.

    Je n’ai pas une mère pour ma part, mais un frère…

    Le courage du saumon :

    Ici, le texte ressemble au courage de l’écrivain.

    L’écrivain est un voyageur, une personne qui lutte toute sa vie, à contre courant bien souvent ( à cause des imbéciles ) afin de donner le meilleur de lui-même. En gros, quand il pourrait être satisfait de ce qu’il a fait, il meurt.

    L’écrivain profite-t-il de sa vie ? Un écrivain relit-il ses livres, contemple-t-il son travail, d’un air satisfait ? Pas vraiment. Est-ce la le prix de l’éternité.

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